Avant de s’appeler Paris, la ville s’appelait Lutèce. Mais où se trouvait-elle ? Personne n’avait jamais pu le prouver. Un mur gaulois de vingt mètres, noirci par le feu, vient d’apparaître sous un hôpital de l’île de la Cité. Il pourrait clore un débat vieux de plusieurs siècles, rapporte Le Monde !
Reculons de 2.000 ans. Pas de tour Eiffel, pas de Louvre, pas de périphérique. Au bord de la Seine vit un peuple gaulois, les Parisii. Leur ville principale, les Romains l’appellent Lutetia : Lutèce. Au fil des siècles, la cité prendra le nom de ses habitants. La Lutèce des Parisii deviendra, tout simplement, Paris.
Ce qu’on sait de cette Lutèce gauloise vient presque entièrement d’un seul homme : Jules César. Le général romain a conquis la Gaule entre 58 et 50 avant notre ère et a raconté ses campagnes dans La Guerre des Gaules, une sorte de carnet de guerre écrit à sa propre gloire… Il y décrit Lutèce comme « un oppidum des Parisii, situé dans une île de la Seine ». Pour info, un oppidum, c’est une ville fortifiée gauloise.
Une île, d’accord, mais laquelle ?
Tout le monde pense spontanément à l’île de la Cité, celle de Notre-Dame et de la Sainte-Chapelle. Problème : malgré des siècles de travaux et de fouilles, elle n’avait presque rien livré de gaulois ! Du romain, du médiéval, oui. De la Lutèce de César, quasiment rien…
Nanterre, le rival surprise
En 2003, coup de théâtre en banlieue ouest. Les fouilles liées à l’autoroute A86, à Nanterre, font apparaître une vraie petite ville gauloise : des rues, des centaines de maisons, une quinzaine d’hectares, soit une vingtaine de terrains de foot… On y frappait même la monnaie des Parisii. L’archéologue Antide Viand pose alors la question qui fâche : et si la vraie Lutèce était là, dans une boucle de la Seine ?
Ce qu’on a trouvé sous l’Hôtel-Dieu
En France, avant un gros chantier, la loi impose de vérifier ce que cache le sous-sol : c’est l’archéologie préventive. Et justement, il se trouve que l’AP-HP qui gère les hôpitaux publics parisiens, va restructurer l’Hôtel-Dieu, le grand hôpital qui borde le parvis de Notre-Dame. Depuis février 2026, les archéologues de la Ville de Paris et de l’Inrap fouillent donc sa cour !
Leur trouvaille : un mur de pierre et de bois long d’une vingtaine de mètres. Derrière, une plateforme de sable et de gravier épaisse de deux mètres, sorte de talus de renfort. Au pied, une pointe de lance gauloise. Et des traces de feu partout : façade du mur noircie, graines carbonisées, restes d’un bâtiment en bois parti en fumée.
Un incendie qui colle au récit de César
En 52 avant notre ère, la Gaule se soulève derrière Vercingétorix. C’est l’année de Gergovie et d’Alésia. Les Parisii rejoignent la révolte. César envoie son lieutenant Titus Labienus vers Lutèce, défendue par un vieux chef gaulois, Camulogène. Et selon César, les Gaulois font un choix radical : incendier Lutèce et couper ses ponts pour bloquer les Romains.
Pour dater le bois du mur, les chercheurs ont utilisé le carbone 14. Verdict : entre 200 et 10 avant notre ère. « La présence de traces d’incendie et de mobilier céramique contemporain de César a renforcé cette hypothèse : et si nous avions enfin des traces matérielles de l’oppidum de Lutèce, tel que décrit dans La Guerre des Gaules ? », résume la conservatrice dans Le Monde. Le « mobilier céramique », ce sont tout simplement des poteries.
Pas encore de certitude
La fourchette couvre quand même deux siècles. Elle colle avec 52 avant notre ère, sans le prouver. La ministre de la Culture, Catherine Pégard, reste prudente : « Nous sommes peut-être face à l’un des vestiges les plus importants jamais découverts pour comprendre la Lutèce gauloise. » Des fouilles complémentaires doivent encore trancher.
Ce que ça changerait
Si l’hypothèse se confirme, le cœur de Paris n’aurait pas bougé depuis plus de 2.000 ans. La ville serait née exactement là où les touristes font aujourd’hui la file devant Notre-Dame. Nanterre garde sa place dans l’histoire gauloise, mais son titre de capitale perdue prend du plomb dans l’aile…
Et le mur, on pourra le voir ?
Pas sur place. « Conserver ce mur sur place n’est pas envisageable dans le cadre des travaux prévus », tranche Edward de Lumley, directeur régional des affaires culturelles. Trop fragile, trop profond : il sera scanné en 3D, à partir de photos prises sous tous les angles, puis démonté. Une partie reconstituée avec des pierres d’origine sera exposée dans un musée parisien, encore non désigné.
En attendant, sous le parvis de Notre-Dame, la Crypte archéologique montre déjà un quai du port antique de Lutèce et un morceau de rempart du début du IVe siècle !
Chez nous aussi, César sert de GPS
C’est le même César qui a écrit « Horum omnium fortissimi sunt Belgae » : de tous ces peuples, les Belges sont les plus braves. Il a aussi raconté le siège de l’oppidum des Aduatuques, en 57 avant notre ère, sans laisser d’adresse. Namur et Thuin se sont longtemps disputés l’honneur. Les recherches désignent aujourd’hui le Bois du Grand Bon Dieu, au sud de Thuin. Même recette qu’à Paris : relire César, puis creuser.