Le 19 janvier 1915, dans la mer de Weddell, le trois-mâts Endurance de l’explorateur britannique Ernest Shackleton se retrouve bloqué dans la banquise. Et c’est le début d’une des plus grandes histoires de survie de l’exploration polaire !
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Quand Shackleton lance son expédition en 1914, le pôle Sud a déjà été atteint par Amundsen, puis par Scott. Il faut donc inventer un nouvel exploit ! Shackleton imagine alors un défi encore plus grand : traverser tout le continent antarctique, depuis la mer de Weddell jusqu’à la mer de Ross. L’entreprise est gigantesque et elle doit s’appuyer sur deux équipes : celle de l’Endurance, chargée d’aborder par l’est, et une seconde, partie sur l’Aurora, qui doit déposer des vivres de l’autre côté du continent.
Un contexte compliqué…
Mais au moment même où l’expédition appareille, l’Europe bascule dans la Première Guerre mondiale. Le Royaume-Uni entre dans le conflit en août 1914. Shackleton hésite à partir, puis reçoit l’ordre de poursuivre…
Le navire descend vers le sud, franchit la glace, atteint des zones peu connues et semble, pendant un temps, capable d’approcher la côte antarctique. Mais plus il avance, plus la mer se referme… Le 19 janvier 1915, à la latitude 76°34’ Sud, l’Endurance est immobilisé par la glace. Cette fois, ce n’est plus un simple ralentissement : le navire est pris ! Au début, Shackleton garde espoir. Il n’est pas rare, dans ces mers, qu’un bateau soit brièvement piégé avant d’être libéré par les mouvements de la banquise. Mais les semaines passent, puis les mois. Le navire ne progresse plus. Il dérive lentement, entraîné loin de son objectif…
L’expédition bascule dans la survie
L’hiver antarctique s’installe. Le soleil disparaît. La pression de la glace augmente autour de la coque. À partir de l’été austral, l’équipage comprend que l’Endurance ne sera probablement jamais libéré. Le 27 octobre 1915, Shackleton donne l’ordre d’abandonner le navire. Quelques semaines plus tard, le 21 novembre 1915, l’Endurance coule !
L’expédition de conquête devient alors une expédition de survie. Les 28 hommes se retrouvent sur la banquise avec quelques vivres, trois canots, des chiens, du matériel sauvé à la hâte… et aucune terre habitée à l’horizon. Pendant des mois, ils dérivent sur la glace, campent dans le froid extrême, chassent le phoque et le manchot, rationnent tout, puis finissent par embarquer dans les canots quand la banquise commence à se disloquer.
Le 14 avril 1916, après une navigation épuisante, ils atteignent enfin l’île de l’Éléphant. C’est la première terre ferme depuis des mois. Mais cette île est désolée, battue par les vents, et hors des routes maritimes. Attendre un secours ici, c’est probablement attendre la mort.

Le pari fou de Shackleton
Shackleton prend alors une décision insensée : repartir en mer avec cinq hommes dans un simple canot de sept mètres, le James Caird, pour tenter de rejoindre la Géorgie du Sud, une île dans l’Atlantique à plus de 1.300 kilomètres ! Le petit équipage affronte l’une des mers les plus violentes du monde. Quinze jours plus tard, il atteint enfin l’île. Puis Shackleton, Worsley et Crean traversent encore l’intérieur montagneux de la Géorgie du Sud à pied pour atteindre la station baleinière de Stromness.
Mais même là, rien n’est simple. Nous sommes en pleine Première Guerre mondiale et le Royaume-Uni ne peut pas mobiliser librement des moyens importants pour aller chercher quelques dizaines d’hommes perdus aux confins de l’Antarctique. Shackleton doit improviser, négocier, emprunter des navires, échouer plusieurs fois. Ce n’est qu’à la quatrième tentative, à bord du remorqueur chilien Yelcho, qu’il parvient enfin à revenir à l’île de l’Éléphant, le 30 août 1916. Tous les hommes de l’Endurance sont alors sauvés !
Une victoire humaine, malgré l’échec
Sur le plan de l’exploration, l’expédition est un échec total : la traversée de l’Antarctique n’a jamais commencé. Mais sur le plan humain, elle devient mythique. Les 28 hommes de l’Endurance ont survécu près de deux ans dans un des environnements les plus hostiles de la planète !
Il faut toutefois rappeler qu’une autre partie de l’expédition, celle de l’Aurora, connut elle aussi une odyssée terrible de l’autre côté du continent, avec trois morts. Tous les hommes de l’Endurance survécurent ; tous les hommes de l’expédition, non…
La mer de Weddell aujourd’hui..
Aujourd’hui encore, la mer de Weddell reste l’un des espaces les plus hostiles du globe. L’épave de l’Endurance y a été retrouvée en 2022, à plus de 3.000 mètres de profondeur, remarquablement conservée par le froid !