Le 14 mars 1941, le navire-hôpital italien Po mouille dans la rade de Vlora, en Albanie, pour embarquer des blessés. Ses feux de nuit sont éteints sur ordre, par crainte que la lumière ne trahisse la position des autres bâtiments. Vers 23h15, cinq Swordfish britanniques attaquent la rade. Non identifié, le Po prend une torpille à tribord arrière. Vingt-trois personnes meurent sur les 240 à bord, dont trois infirmières de la Croix-Rouge. Parmi les rescapés, accrochée à une chaloupe éventrée jusqu’à ce qu’un chalutier la repêche : Edda Ciano, la fille de Mussolini, embarquée comme infirmière !
Le navire, 135 mètres de long, 7.289 tonneaux, avait déjà transporté quelque 6.600 blessés en quatorze missions. Il se pose par 35 mètres de fond, à 1,6 kilomètre du rivage et y reste. Ce n’est qu’en 2025 que des plongeurs le localisent !
Le fer est devenu roche
Entre 2022 et 2024, une équipe de l’institut italien IRSSAT enchaîne 32 plongées sur l’épave, sonar haute résolution et photogrammétrie 3D à l’appui. Les résultats sont parus le 27 juillet 2026 dans Frontiers in Ocean Sustainability.
Le bilan a de quoi surprendre : 151 espèces recensées et plus de 80 % de la surface dure du navire intégralement recouverte d’éponges, d’ascidies, de moules et d’huîtres ! Mérous, daurades, mulets et labres tournent autour de la coque. Des grappes d’œufs de calmars y ont été repérées : le Po sert donc aussi de nurserie !
« Les tôles offrent un substrat dur sur lequel la vie marine peut se développer et un abri pour les animaux plus grands », résume Simone Modugno, chercheur à l’IRSSAT.
Le locataire que personne n’attendait
En août 2023, les plongeurs tombent sur un phoque moine de Méditerranée, espèce classée en danger critique d’extinction. C’était la première observation confirmée dans la baie de Vlora depuis 1996 ! Le site est situé dans l’aire marine protégée de Karaburun-Sazan, ce qui n’est probablement pas un hasard…
Tout n’est pas idyllique pour autant. Jusqu’à sept poissons-lions ont été comptés en même temps sur l’épave. Ce prédateur venu de mer Rouge remonte vers le nord de la Méditerranée et une structure comme le Po lui sert de tremplin.
Y aller sans se tromper
L’épave se rejoint en bateau depuis les clubs de Vlora. Le pont principal est à 30 mètres, la coque émerge du bleu vers 25 : c’est une plongée de niveau avancé, avec des courants soutenus et des coursives sombres qui exigent de bons phares. La meilleure fenêtre va d’octobre à décembre, quand la visibilité grimpe à une quinzaine de mètres.
Depuis la Belgique, Charleroi propose des vols directs vers Tirana, puis comptez environ trois heures de route jusqu’à Vlora. Pour ceux qui restent en surface, Modugno prépare un modèle 3D de l’épave, explorable en réalité virtuelle.